Développement de la personne 
L'adolescence: qui suis-je ?
Marie Bérubé , psychologue.
Période tumultueuse, quand après la métamorphose pubertaire qui a redessiné le corps, on est à la recherche de ses formes intérieures. Quand on cherche à définir ses frontières, ses croyances, ses valeurs... Quand on est propulsé brusquement dans le monde des adultes, avec un corps d’adulte, une sexualité biologiquement à maturité, une intelligence à terme, une insécurité d’enfant et un besoin pudique de prise en charge... L’entre-deux chaises. Ni confortable, ni tolérable...
Les parents doivent faire les premiers pas, engager les premiers compromis : ils ont la chance d’avoir déjà été adolescents.
Pourtant telle est la question : trouver une personnalité à soi, ériger un système de valeurs dans lequel on se sent à l’aise, établir des relations profondes et intimes en dehors de la famille immédiate, être estimé, reconnu, valable aux yeux des autres. Se prendre en charge, alors que les parents n’ont pas vu venir cet appel à voler enfin de ses propres ailes.
Grandir dans nos sociétés modernes n’est pas facile. L’enfant est projeté brusquement dans le monde adulte. Souvent, la coupure est nette entre le monde douillet de la protection, de la soumission, et celui plus confrontant de la prise en charge de soi, de l’affirmation de soi ; entre l’époque où on n’a aucun pouvoir, et celle où on doit se battre pour réussir, travailler, se tailler une place. Sans parler de la sexualité, avenue nouvelle, jadis taboue, et réservée au monde adulte. Un passage pour le moins bouleversant, dérangeant. Et pour les adolescents, et pour les parents. Tantôt trop jeune, tantôt trop vieux, selon les perceptions parentales, pas toujours parfaitement objectives. Tantôt enfant, tantôt adulte, selon les besoins du jeune, tout aussi subjectifs... Bref, un mélange de sentiments où personne finalement ne donne une note tout à fait juste.
Les extrêmes
Les tâches développementales liées à la période d’adolescence sont énormes. La vulnérabilité de l’adolescent est grande. Assailli par de nouveaux besoins, il peut se réfugier dans un retrait dangereux, où les tensions peuvent s’accumuler sournoisement et menacer son équilibre. L’adolescent étant incapable de faire face, se tasse sur lui-même et intériorise ses conflits. Peu de place alors pour un sain défoulement de l’énergie. À l’autre extrême, on peut retrouver le jeune complètement submergé par les nouveaux besoins, se défoulant sans maîtrise, à tort et à travers et sans discernement. Le juste milieu est plus rare quoique possible. C’est à cet âge que les attitudes extrémistes sont les plus fréquentes.
La famille
Quel que soit le style d’éducation reçu, tous les parents sont remis en question par leurs enfants au moment de l’adolescence. Il semble que cette étape soit nécessaire, essentielle même pour permettre le désir d’autonomie adulte. L’enfant doit se désengager de sa famille, c’est une tâche développementale qui doit être assumée. Elle l’est, bien souvent dans la confrontation. Ni les parents, ni les enfants n’abandonnent facilement leur point de vue. D’autant plus que, maintenant, le jeune constate de plus en plus que ses parents ne sont pas, ne sont plus les dieux imaginés pendant l’enfance. Tous se rappelleront sans doute ces expressions enfantines si savoureuses : « Moi, mon père est le plus fort ; ma mère, la plus belle de toute la terre ».
En accédant à la pensée adulte, l’adolescent constate la faillibilité de ses parents, leur essence « ordinaire » si on peut dire, leur potentialité d’erreur, et parfois, carrément leurs attitudes injustes. Il n’est pas facile pour un parent d’accepter de descendre de son piédestal. Il n’est pas facile pour un enfant non plus d’être déçu en découvrant cette évidence. Pourtant, c’est dans ce deuil que l’enfant trouve la motivation et la force de compter sur lui. Mais quelle belle occasion de se rencontrer d’égal à égal, d’échanger sur un même pied et, finalement, de faire de ses enfants des amis.
Les autres
À ce moment, il se tourne résolument vers ses pairs, auxquels il s’identifie plus facilement, même si c’est sur le ton de la révolte. Avec eux, il partage ses préoccupations, ses inquiétudes, ses projets. Avec eux, il change le monde, aux couleurs du pouvoir illimité qu’il se donne. Ses amis prennent une place considérable dans sa vie. Alors que pendant l’enfance les amis vont et viennent en fonction de ce qu’ils peuvent donner, apporter, à l’adolescence, la relation devient moins égocentrique. La capacité d’aimer les autres pour eux-mêmes augmente. Le désir d’une relation intime, transparente, s’amplifie graduellement, prélude à l’attachement intime qui se profile à l’horizon de la, maintenant très proche, vie adulte. Mais, une véritable intimité n’est possible qu’à partir d’un concept d’identité très fort.
L’identité
Comment trouver une identité qui nous convienne ? En en essayant plusieurs. Et c’est ce que fait le jeune. Sa personnalité (son déguisement en sorte) devient fluctuante, multiple. Il change d’habit (littéralement) suivant ses fréquentations. Il collectionne les idoles (les posters aussi), se prend d’admiration pour telle ou telle personne, adopte les attitudes et les comportements d’une autre... Bref, il cherche, à l’intérieur de ces imitations, la manière de vivre, de se sentir, d’être dans laquelle il sera unifié, et bien. Tout cela peut sembler déconcertant, et ne se fait pas tout seul. Pourtant cette démarche est riche en vie intérieure, et ne devrait jamais être ridiculisée.
Parallèlement à cette démarche, l’adolescent s’insère tranquillement, et graduellement dans la vie adulte. Il accepte maintenant davantage d’être confronté par ses pairs, découvre ses limites, ses valeurs, les accepte et les défend. Son égocentrisme diminue. Il doit se plier aux exigences du monde adulte, qui lui fait comprendre sans ménagement qu’il ne peut pas s’attendre à tout régenter au départ. D’ailleurs, à mesure qu’il vieillit, il est de mieux en mieux armé pour affronter la frustration, surtout s’il y a été préparé enfant.
L’adolescence, qui s’étend de 15 à 25 ans, constitue ce chemin d’apprentissage. Période d’autant plus longue, prolongée par les études, que les enfants quittent maintenant plus tard le nid familial. Il n’est pas facile pour personne de trouver, à travers ces chambardements de la révolution intérieure, un terrain d’entente harmonieux et respectueux. Les parents doivent faire les premiers pas, engager les premiers compromis : ils ont la chance d’avoir déjà été adolescents. Ces derniers sont incapables, pris comme ils le sont, d’imaginer un point de vue de parent.
L’échec, à cette période, aboutit à une perception de soi sans profondeur, sans unité. Cette diffusion dans une foule de rôles non assumés pourrait aboutir à une incapacité d’intimité réelle. Bien des adultes, hélas, sont demeurés d’éternels adolescents. Qui sait si le phénomène actuel des divorces n’est pas dû à une crise d’identité ratée, où l’on a si peu de contact avec soi, de connaissance de soi, qu’il est impossible de contacter, de comprendre, et de communiquer avec l’autre. C’est ce qu’affirme Erik Erikson dans la description des 8 étapes développementales de l’homme.
Note : Voir aussi notre article intitulé La puberté

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