Cinéma intérieur et gestion des émotions
Comment
modifier des états d'esprit paralysants et en provoquer
de plus aidants
Par
Marc Vachon,
psychologue
Avez-vous
remarqué comment, à certains moments, des
situations ou des gens peuvent nous amuser ou nous plaire,
alors qu’à d’autres moments, ces mêmes
situations ou gens nous tapent littéralement sur
les nerfs? Pensez à ce copain toujours en blagues
et qui a le don de détendre l’atmosphère.
Ordinairement, vous le regardez faire son spectacle et
vous le trouvez désopilant, amusant. Mais c’est
curieux comme il vous tape sur les nerfs le matin où
vous êtes encore sous le choc de l’appel de
votre garagiste vous annonçant que le montant de
la réparation de votre automobile représente
à peu près trois semaines de salaire.
Ou
encore, souvenez-vous de cette musique entraînante
que vous écoutez en travaillant et que vous trouvez
subitement insupportable après vous être
esquinté sans succès pendant deux heures
sur le lave-vaisselle et avoir entendu le «toc»
de cette toute petite vis qui vient de tomber au fond
avant de glisser doucement dans le trou de renvoi d’eau...
Ou
finalement, pensez à cette étreinte affectueuse
et agréable de votre ami(e) ou conjoint(e) qui
passe derrière vous alors que vous travaillez à
l’ordinateur et qui vous «brûle»
presque lorsque vous venez de perdre votre document non
sauvegardé à cause d’une panne électrique.
Pourtant,
c’est la même personne qui plaisante, la même
musique entraînante, la même étreinte.
Qu’est-ce qui a changé ? Vous ! Vous n’êtes
plus la même personne. Vous êtes dans un autre
état d’esprit et, dès lors, vous avez
un comportement différent. «Excuses-moi,
Paul! Je n’étais pas dans mon état
normal.» «Excuses-moi, musique! J’étais
hors de moi. «Excuses-moi, chéri! Je n’étais
pas moi-même.» Autant de phrases qui indiquent
bien comment l’état d’esprit dans lequel
vous étiez a influencé votre réaction
et votre agir.
ÉTATS
D'ESPRIT ET COMPORTEMENTS: UNE SUITE LOGIQUE
En
fait, nos comportements dépendent directement de
nos états d’esprit. Pensez à ces journées
où vous vous levez du mauvais pied et pendant lesquelles
vous avez l’impression que rien ne fonctionne, que
tout marche de travers, que tout ce que vous entreprenez
n’aboutit à rien. Certains y voient le signe
du destin qui s’acharne sur eux, d’autres
disent que les gens qui les entourent font vraiment un
spécial pour les contrarier, d’autres se
plaignent de la température, du manque de sommeil,
de la mauvaise qualité de l’air, etc. Toutes
ces raisons peuvent être vraies, mais elles laissent
supposer que la personne est une victime passive des événements
extérieurs et de ses émotions.
Cela me rappelle qu’il y a quelques années,
après un été particulièrement
maussade et singulièrement pluvieux, plusieurs
personnes que je côtoyais à mon travail se
plaignaient d’être dépressives, sans
entrain et en attribuaient la cause au mauvais temps de
l’été, au manque de soleil, même
à la carence en vitamine D. Et pourtant, en septembre
de l’année suivante, après un été
très beau et bien ensoleillé, j’ai
rencontré autant sinon plus de gens sans entrain
au travail, démotivés. Croyez-le ou non,
certains en mettaient la faute à l’été
trop beau que nous venions d’avoir…
Non-sens,
n’est-ce pas ? Mais au-delà de l’absurdité
de la chose, il y a là la démonstration
que pour plusieurs, l’état d’esprit
ne dépend pas de nous, mais des événements
extérieurs. C’est ce qui s’appelle
être l’objet de ses états intérieurs
ou de ses émotions si vous préférez.
Même plus, ces états s’installent souvent
à notre insu, sans intervention consciente de notre
part. Nous voyons quelque chose ou quelqu’un dit
une phrase et nous y réagissons en nous mettant
dans un état donné spontanément,
comme si on n’y pouvait rien.
LES
MOYENS HABITUELS DE CHANGER SON ÉTAT D'ESPRIT
La
question qui se pose alors est la suivante: est-il possible
d’avoir un contrôle sur nos états d’esprit?
Et si oui, est-ce que cela dépend d’un simple
acte de volonté? Si c’est le cas, quand on
me dit de penser positif, je n’ai qu’à
le vouloir pour que mes pensées deviennent automatiquement
positives….Or, tout le monde sait que tel n’est
pas le cas.
Toutefois,
il est possible de contrôler nos états d’esprits
et nous avons à notre disposition toute une série
de moyens pour y parvenir. Par exemple, on pourra se changer
les idées en lisant un bon livre, en regardant
la télévision, en allant voir un bon film
au cinéma ou en écoutant de la musique.
Si le livre, l’émission, le film ou la musique
sont assez captivants, j’aurai réussi à
modifier mon état d’esprit pendant quelques
moments.
La
pratique d’une activité physique réussit
aussi à provoquer chez celui ou celle qui en fait
régulièrement un état d’esprit
dynamisant. Rappelez-vous à quel point vous vous
sentiez bien en sortant de votre douche suite à
une scéance d’entraînement ou après
avoir pratiqué votre sport préféré.
Certains
vont provoquer de bons états d’esprit en
faisant du yoga, de la relaxation, en jeûnant, en
travaillant dans leur collection de timbres, en préparant
un voyage, en cuisinant, en faisant l’amour, en
bricolant, en jouant de la guitare, en prenant un bain
chaud, en suivant des cours d’espagnol, en jardinant,
en tricotant, en dormant, en assistant à un bon
spectacle... Tous ces moyens peuvent réussir à
changer notre état intérieur, même
si leur effet est temporaire, et nous avons tous intérêt
à faire une longue liste de moyens qui sont à
notre disposition pour nous sentir bien.
Et
il y a aussi ces moyens qui sont tout simplement néfastes:
manger à outrance, prendre des médicaments,
de l’alcool, des drogues, dépenser plus qu’on
en a les moyens, etc. Dans le fond, ce qu’on recherche
tous, c’est à se sentir bien dans sa peau,
à être heureux.
Existe-t-il
d’autres façons de se sentir bien qui soient
plus efficaces, plus permanentes? Quelles stratégies
mentales utilisent ceux et celles qui, tout près
de nous, semblent réussir à se mettre dans
des états d’esprit dynamisants, même
quand tout semble aller de travers autour d’eux?
Comment font-ils pour continuer à aller de l’avant,
à se motiver, à avoir confiance en eux?
Comment font-ils pour rire, encourager les autres, aimer,
être enthousiastes, déterminés? Ont-ils
une clef que d’autres n’ont pas ou sont-ils
tout simplement insouciants?
JOUER
AVEC SON CINÉMA INTÉRIEUR
Vous
est-il déjà arrivé de rentrer chez-vous
le vendredi soir en pensant à cette réunion
pendant laquelle une personne vous a critiqué assez
directement et injustement et de vous sentir frustré,
en colère ou triste pendant toute la fin de semaine,
incapable de vous débarrasser des images de la
réunion et vous répétant sans cesse
les paroles des personnes présentes à la
réunion? Ou encore, avez-vous pas déjà
passé une semaine entière rempli d’anxiété
à la seule pensée d’une rencontre
importante, imaginant le pire? Dans les deux cas, vous
avez pu constater comment une représentation mentale
peut provoquer en vous des états émotifs
paralysants.
Les
personnes qui réussissent à entretenir des
états d’esprit dynamisants sont capables
de modifier leur façon de voir les choses, leur
façon de se représenter les situations,
de façon à provoquer des émotions
qui vont leur permettre de faire ce qu’ils doivent
ou veulent faire. Comment? En agissant avec leurs représentations
mentales un peu comme le fait un réalisateur au
cinéma.
En
fait, nous avons chacun notre cinéma intérieur
et toutes nos expériences sont en quelque sorte
enregistrées ou codées dans notre cerveau
sous forme d’images, de sons et de sensations. Aussitôt
que nous repensons à une expérience donnée,
nous reproduisons dans notre esprit le film de cette expérience,
son code si vous préférez, et nous revivons
alors l’émotion et la physiologie qui l’accompagnaient.
Vous
voulez le vérifier? Fermez vos yeux et revenez
à une situation ou une expérience que vous
avez vécue et qui était pénible...
Imaginez la scène dans votre esprit et ramenez-la
dans le moment présent... Qu’est-ce qui se
passe ce moment? Que voyez-vous? Y a-il des
gens autour de vous?
Que disent-ils ? Qu'est-ce que vous vous dites à vous-même dans cette scène ?
Si
vous avez réussi à reprendre contact avec
la représentation de cette expérience, vous
vous êtes sans doute aperçu que vous avez
commencé à ressentir à nouveau les
émotions qui se rattachaient à cette scène
pénible, comme si vous y étiez. La simple
représentation dans votre cinéma intérieur
d’une situation passée fait réagir
votre cerveau comme si vous étiez en train de revivre
cette situation. Et vous pourriez faire la même
chose par rapport à une situation future que vous
anticipez. Même si la situation n’est pas
encore là, le simple fait de l’imaginer provoque
en vous des émotions. En fait, le cerveau ne fait
pas la différence entre une situation réelle
et une autre bien imaginée.
Or,
il est possible de modifier ces représentations
pour qu’elles cessent de provoquer des états
d’esprit paralysants. Nous ne pouvons bien sûr
décrire ici tout ce que nous réussissons
à faire dans des ateliers pratiques. Mentionnons
simplement qu’il existe des techniques de brouillage
qui permettent d’enlever à toute représentation
son effet paralysant.
Reprenons
l’exemple de la personne qui rentre chez-elle le
vendredi soir en ressassant sans arrêt dans sa tête
la critique acerbe que son patron lui a faite. Supposons
qu’elle réussisse à prendre une distance
par rapport à la scène et qu’elle
la voit comme si elle se passait très loin d’elle,
entre deux autres personnes; immédiatement, cette
dissociation va réduire l’anxiété.
Supposons
maintenant qu’à la place de l’image
claire, précise et toute en couleur de la scène,
elle brouille volontairement l’image, qu’elle
l’éloigne d’elle et qu’elle la
voit en tons de gris. Ajoutez à cela qu’elle
repasse la scène modifiée en l’accompagnant
d’une bande sonore amusante, la chanson Acuna
Matata du Roi Lion par exemple.
Supposons
encore qu’elle fasse défiler la scène
à l’envers, à vitesse rapide ou qu’elle
entende la voix de son patron comme si elle était
au ralenti. Enfin, supposons qu’en plus de tout
cela, elle arrive à imaginer son patron avec une
perruque et un nez de clown, faisant la même critique
mais, cette fois-ci, avec une petite voix de crécerelle…
Pensez-vous que la scène va provoquer le même
effet ?
En
fait, seulement un de ces moyens aura probablement suffi
à brouiller la représentation paralysante
et, conséquemment, à modifier l’effet
qu’elle a sur notre quidam. Voilà ce que
réussissent à faire ceux qui entretiennent
des états d’esprit dynamisants: ils jouent
avec leur cinéma intérieur, ils modifient
la perspective qu’ils ont d’une situation
de façon à entretenir l’état
d’esprit souhaité.
MODIFIER
SON NON-VERBAL
Notre
physiologie s’accorde avec notre état intérieur,
puisque le corps et l’esprit font partie du même
système. Cela implique donc, non seulement que
nous modifions notre physiologie en modifiant notre état
d’esprit, mais également que nous modifions
notre état d’esprit en modifiant notre physiologie.
Nous en avons déjà parlé ailleurs, mais j’aimerais revenir sur ce point pour souligner
une autre stratégie qu’emploient les personnes
dites positives. Elles ont compris, souvent inconsciemment,
que les émotions sont créées par
le mouvement, ce que la langue de Shakespeare exprime
très bien: Emotion is created by motion.
Quand
elles veulent se mettre dans un état interne donné,
elles se mettent en mouvement et adopte la physiologie
correspondant à l’état désiré,
provoquant ainsi rapidement un changement dans leur état
d’esprit.
Combien
de fois il m’est arrivé de contrôler
mon tract et de provoquer l’émotion requise
pour bien donner un cours ou une conférence, simplement
en prenant une démarche confiante, en redressant
les épaules, en accrochant un sourire sur mon visage,
en faisant comme si j’étais sûr de
moi, disponible. Combien de fois j’ai pu vérifier
alors que je retrouvais instantanément l’état
intérieur dynamisant nécessaire pour bien
faire mon travail.
Chaque
état d’esprit a sa physiologie correspondante.
La façon dont on bouge les quatre-vingt dix muscles
de notre visage, nos gestes, notre façon de marcher,
le rythme de notre voix, notre façon de respirer,
tous ces éléments déterminent la
façon dont on se sent. Si vous voulez vous sentir
détendu, amoureux, sûr de vous, motivé,
généreux, enthousiaste, déterminé,
joyeux, plein de vitalité, changez votre façon
de bouger, de respirer. L’effet sera plus immédiat
que de vous répéter sans cesse Il faut que
je sois positif et vous sortirez plus rapidement d’un
état d’esprit paralysant.
CONCLUSION
J’aimerais
presque vous dire, en terminant, que nous sommes jusqu’à
un certain point condamnés à contrôler
nos états d’esprit, sous peine d’être
contrôlés par eux, par la température,
par le résultat d’une partie de hockey ou
de foot, par l’humeur des autres, etc. Vous savez
maintenant un peu plus comment font ceux et celles qui
arrivent à le faire. À vous de jouer et
de décider de mettre en pratique ces moyens.
Note
: voir notre texte sur Le
pouvoir de votre physiologie. |