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LES RIVALITÉS FRATERNELLES

Par Marie Bérubé, psychologue

La venue d’un second enfant suscite la plupart du temps la question suivante : comment réagira le premier ? Curiosité, inquiétude, angoisse, variations sur un même thème de l’éternelle rivalité ou, si l’on préfère, de la redoutée jalousie ?

Reliquat de nos propres expériences non assimilées, ou encore appréhension d’un manque de savoir-faire parental devant les revendications plus ou moins légitimes de l’aîné ? Peur de ne pas être à la hauteur, peur de ne pas savoir intervenir, peur d’être partagé entre deux ?

Dans cet article sur les rivalités fraternelles, nous essaierons de comprendre ce phénomène afin de mieux y faire face, le cas échéant. Nous nous attarderons particulièrement aux réactions suivant l’âge des enfants et le rang dans la famille, pour développer ensuite les façons d’intervenir.

LA JALOUSIE : UN PHÉNOMÈNE UNIVERSEL

La jalousie, ou la rivalité fraternelle, est un phénomène universel, que nous partageons même avec les animaux. Nous avons tous observé ces batailles de mâles pour une femelle ou pour défendre un territoire. Même le chien ou le chat de la maison manifestera son mécontentement à l’arrivée du premier enfant dans sa famille d’adoption.

Nous avons tous éprouvé cette inquiétude normale pour nous-même lorsque l’intérêt de notre conjoint ou conjointe s’arrête sur une ou un rival potentiel. Un jeune enfant éprouve même ce sentiment lorsqu’il voit ses parents enlacés ou simplement engagés dans une conversation soutenue. Il cherchera à les séparer, de façon plus ou moins directe, plus ou moins délicate, à les distraire l’un de l’autre et à capter l’attention de l’un ou de l’autre.

Comment ne pas comprendre cette souffrance qu’est la jalousie ? Cette incapacité de partager l’amour avec autrui ? Surtout pour l’enfant unique, qui jusqu’à maintenant n’a eu qu’occasionnellement (en visite ou lorsqu’il se fait garder avec d’autres enfants) l’occasion de partager son privilège, et pas toujours avec bonheur.

Hélas, la jalousie n’est ni une maladie, ni une tare, sauf bien sûr lorsqu’elle est excessive et dénaturée et qu’elle entraîne le malheur des conjoints, la désunion, ou qu’elle provoque justement ce qu’elle veut éviter. Dans ces cas, une thérapie pourrait être indiquée. Mais, dans la très grande majorité des cas, la jalousie, ce désir instinctif d’exclusivité, est parfaitement normale. C’est son absence, à mon avis, qui est suspecte, lors de la venue d’un autre enfant, surtout pour l’aîné comme nous le verrons. D’ailleurs, un autre mythe qu’il faut abolir est celui que la jalousie disparaît avec l’âge. Elle évolue, mais ne disparaît pas. Elle devient plus subtile, se transforme en compétition, mais le plus souvent, elle persiste toute la vie. En fait, elle est normale, même si problématique. Il faut s’y attendre, mais ne pas la redouter. En effet, une crainte excessive peut souvent provoquer ce que l’on ne veut pas.

Un bébé prend toujours beaucoup de place, car les soins qui lui sont essentiels requièrent un grand nombre d’heures. Le plus vieux doit s’y adapter, sans toujours comprendre les explications verbales des parents. Ce sont nos comportements envers lui qui seront plus révélateurs de notre affection. Nous y reviendrons plus loin.

Il faut donc s’attendre à des réactions. Ces réactions varieront suivant l’âge de l’aîné, de son rang dans la famille, de son caractère, de l’éducation reçue et de l’attitude des parents envers le nouveau-né.

LA DIFFÉRENCE D'ÂGE

D’abord spécifions que, quel que soit l’âge, il y aura des résistances. C’est le premier enfant de la famille qui sera toujours le plus réactif, et souvent à chaque nouvelle naissance. Il est celui qui seul a connu la félicité de la famille à trois. Celui qui a le plus bénéficié d’une exclusivité presque parfaite, même si elle a été de courte durée, et son inconscient s’en souvient...

C’est entre 4 et 6 ans de différence entre deux enfants que la réaction est la plus marquée. Cet écart marque une période de vulnérabilité spéciale. D’autant plus que l’aîné vit à ce moment une période cruciale de son développement (identification, œdipe) et qu’il doit y être préparé et accompagné (Note 1). De plus, c’est souvent vers l’âge de 4 ou 5 ans qu’on commence à exiger de lui qu’il soit plus sage, plus raisonnable, surtout quand il commence l'école. C'est la même chose quand le plus vieux va à la garderie et que le plus jeune reste à la maison. Il peut très facilement imaginer que c’est la faute du plus jeune. Nous décrirons plus loin les manifestations possibles de ce déchirement affectif.

Lorsque la différence est moins grande, par contre, l’expression de la jalousie est sans équivoque : c’est l’âge de l’agressivité franche, des coups, des corps à corps. Soulignons que toutes ces manifestations violentes n’empêchent nullement une profonde affection fraternelle, à la faveur d’intérêts communs.

S’il y a 6–7 ans ou plus entre deux enfants, la réaction de rivalité dépendra beaucoup de la maturité de l’aîné. La jalousie pourra être discrète et seulement occasionnelle s’il a appris à supporter les frustrations inhérentes à la vie familiale, scolaire, sociale; s’il a su trouver des intérêts valables dans le jeu, l’étude ; s’il a des amis. Il pourra même devenir très protecteur pour le cadet.

Par contre, s'il manque de maturité pour son âge, s’il a été trop gâté ou surprotégé, la rivalité pourra être intense. Elle ne se manifestera peut-être pas dès le départ, mais tôt ou tard l’enfant plus âgé pourra présenter des troubles du caractère, une diminution du rendement à l’école et/ou de la régression (faire le bébé). Cet enfant démontrera beaucoup de tendances autoritaires envers le petit.

LE RANG DANS LA FAMILLE

Ainsi que nous l’avons précisé plus haut, c’est souvent le premier de famille qui réagira le plus. En effet, en plus d’avoir eu quelques ou plusieurs années d’une relation plus exclusive, il a aussi connu des parents plus jeunes, moins expérimentés, parfois plus sévères et plus exigeants envers un premier enfant et plus tolérants lors des naissances successives. Il va sans dire que la sévérité est souvent pire lorsque la venue de l’aîné était plus ou moins souhaitée.

LES CHICANES ENTRE ENFANTS (AMIS OU ENNEMIS)

Tous les enfants apprennent à socialiser dans et par la chicane. Même s’ils sont capables de beaucoup d’affection et de prévenance, rares sont ceux qui ne se taquinent pas, ne se battent pas, ne crient ou ne rouspètent pas. D’ailleurs, les adultes font la même chose. Mais eux, ils discutent, ils s’affirment... En fait, l’agressivité est un comportement dont l’intention apparente est de causer un dommage à une autre personne ou à un objet. Toute frustration entraîne généralement de l’agressivité.

Entre 2 et 4 ans, l’agressivité est physique, la plupart du temps, et instrumentale. Elle vise à s’approprier un objet ou encore à l’endommager. Elle est liée à un autre conflit, souvent une opposition avec les parents. Plus tard, entre 4 et 8 ans, l’agressivité tend à devenir verbale (insulter, ridiculiser, engueuler). Elle vise à blesser physiquement, et surtout émotionnellement une personne. Souvent, elle surgit après un conflit avec des personnes de même âge.

L’agressivité est une pulsion normale, plus forte chez le garçon. Mais elle est amplifiée par des facteurs d’apprentissage, d’imitation, par la permissivité des adultes et parfois par des punitions elles-mêmes agressives. Par exemple, le message qui est véhiculé quand on tape un enfant parce qu’il tape le bébé, c'est que les adultes peuvent le faire, mais pas les enfants.

Les manifestations violentes de l’enfant n’empêchent nullement une profonde affection fraternelle, à la faveur d’intérêts communs.

Le cadet d’une famille aura lui aussi sa réaction de rivalité dès qu’il pourra la manifester. Souvent, il a été particulièrement choyé, voire gâté. D’ailleurs, les grands en sont souvent jaloux à cause de ses privilèges. Il peut arriver qu’il utilise la situation à son avantage, en dominant par sa faiblesse, en faisant punir les plus vieux, par exemple (manipulation des parents par les larmes). Le bébé, victime des sentiments de rivalité, peut se sentir très isolé, surtout si la différence d’âge est grande. Par contre, si la distance qui sépare deux enfants est petite, l’enfant ressent, malgré le climat tendu, l’affection réelle qu’on lui voue.

À la naissance d’un bébé, le ou les enfants du milieu peuvent se sentir très ambivalents. En fait, ils sont pris entre le plus vieux et le plus jeune et vivent une situation difficile, se ralliant tantôt à l’un, tantôt à l’autre.

Notons que l’enfant unique ou même les jumeaux sont aussi amenés à vivre un sentiment de rivalité.

LES MANIFESTATIONS ASSOCIÉES À LA JALOUSIE

Tout changement dans l’humeur et le comportement peut être interprété comme des manifestations de rivalité fraternelle. Bien sûr, les comportements les plus indéniables sont les coups, les tapes, les attaques directes au bébé. Mais certaines attitudes ou comportements sont aussi révélateurs d’un problème : l’irritabilité, les troubles de l’appétit, les terreurs nocturnes ou les cauchemars, le somnambulisme, la tristesse générale.

L’enfant devenu propre peut régresser et s’échapper souvent, un peu comme pour redevenir un bébé et regagner les soins qui lui sont réservés. L’enfant peut aussi présenter des demandes exagérées d’attention, à des moments inopportuns. Règle générale, tout changement important dans le comportement d’un enfant peut révéler une difficulté émotionnelle en relation avec l’arrivée d’un bébé.

UN AUTRE ENFANT S'EN VIENT

Voyons maintenant ensemble comment préparer un enfant à la venue d’un petit frère ou d’une petite sœur et comment intervenir après son arrivée.

Il faut, bien sûr, préparer un enfant à la venue d’un petit frère ou d’une petite sœur, mais pas trop. Gardons aussi, ici comme en toutes choses, la notion de mesure et d’équilibre. Trop d'emphase, signe de l’anxiété des parents, peut amener l’aîné à ressentir lui-même cette anxiété. Les parents risquent de communiquer une anticipation et par conséquent de provoquer ce qu’ils veulent justement éviter.

La première intervention est ici, comme en beaucoup de domaines, une affaire de prévention (voir encadré).

QUELQUES TRUCS

Je vous propose quelques moyens pratiques qu’on peut utiliser pendant et après la grossesse.

  1. Associer l’enfant à la grossesse

    Utiliser les livres pour enfants qui expliquent le phénomène de la grossesse et de la naissance avec des mots et des dessins conçus pour eux. (Mais ne pas l’accaparer.) On peut aussi lui faire sentir les mouvements du bébé qui se manifeste.

  2. Rassurer l’enfant

    Le rassurer, à l’occasion, sur le fait qu’il ne risque pas de perdre sa place.

  3. Faire voir le côté positif

    Lui présenter les aspects positifs de la situation : par exemple, insister sur le fait qu’il ne sera plus seul, qu’il aura un compagnon de jeu.

  4. Privilèges

    Accorder des privilèges à l’aîné, en raison de son rang et de son âge, lorsqu’arrive la naissance.

  5. Soins au nouveau-né

    L’associer aux soins envers le nouveau-né et lui démontrer à quel point il est indispensable. Cependant, il ne faut pas exagérer non plus, du côté des responsabilités. Il est encore très jeune, donc, il ne faut pas l’écraser, ce qui entraînerait peut-être du refoulement, de la jalousie et de la régression.

  6. Attention aux préférences

    Si le cas se présente, il faudrait être très discret sur une préférence du cadet. Il est normal d’éprouver plus d’affinités avec certains de nos enfants. Ce qui l’est moins, c’est de le montrer avec ostentation. L’adulte, c’est vous, et vous devez vous préoccuper de justice, et parfois faire davantage d’efforts envers un enfant en particulier.

  7. Le droit à la jalousie

    En aucun cas, il ne faut nier la jalousie ou les réticences de l’enfant. Au contraire, il serait indiqué de l’aider à l’exprimer. Il a le droit d’éprouver un tel sentiment, comme toute personne. Nous avons le devoir de comprendre et lui permettre d’exprimer son agressivité au moins en paroles, si ce n’est en actes. On peut et on doit contrôler les manifestations comportementales de jalousie, mais non les sentiment. C’est d’ailleurs la seule et unique façon d’aider un enfant à évoluer correctement.

 

L'INTERVENTION

Mais la préparation n’est pas toujours suffisante. Il faut poursuivre par la suite. En tout premier lieu, il est d’un grand secours, lorsque c’est possible, d’obtenir la collaboration du conjoint qui peut rester ou jouer avec l’aîné lorsque l’on a à s’occuper du bébé.

De toute façon, il est bon d’associer le plus vieux aux soins donnés au petit, de récompenser ses efforts, de lui accorder certains privilèges et parfois de distraire son attention.

Il reste important, lorsque cela ne va pas, de l’aider à verbaliser son agressivité, tout en décourageant le comportement agressif. On peut même l’aider à s’exercer au bon comportement par certains jeux de rôles. Par exemple, on joue à prendre soin et à être gentil pour le bébé en alternant les rôles : maman joue le rôle de l’enfant, l’enfant celui du bébé et inversement, puis on applique.

Attention à ne jamais récompenser le comportement indésirable, en accordant de l’attention positive à l’enfant (par exemple, en distrayant son attention, en s’occupant activement de lui). De la même façon, un comportement de verbalisation de l’agressivité ne devrait jamais entraîner de conséquences désagréables. Évitez aussi de réprimander un enfant qui a un bon comportement : dire, par exemple, Tu fais mal au bébé quand tu le serres trop fort pour l’embrasser! tout en les séparant.

Il faut le plus possible, et pas seulement dans les cas de jalousie, éviter les punitions (note 2). La punition peut endurcir un enfant, provoquer de la peur ou de la frustration, parfois de l’apathie, du retrait ou un comportement névrotique dans les cas extrêmes. Il convient plutôt d’avertir d’avance et, le cas échéant, de tenir ses promesses. En effet, il faut tenir parole lorsqu’on promet ou qu’on menace. Le renforcement négatif est beaucoup plus efficace et approprié que la punition : dire, par exemple, Tu pourras à nouveau jouer avec le bébé, quand tu auras décidé d’être gentil... plutôt que Tu sortiras de ta chambre quand je te le dirai... Même dans les cas où la punition, qui reste un dernier recours, serait employée, il faudra prendre le temps de la présenter positivement : par exemple, Réfléchir va t’aider à être un meilleur garçon ou une meilleure fille, et aussi à prendre soin de notre bébé ; j’en serai fier(ère)...

COMMENT ÉLEVER DES ENFANTS ALTRUISTES

L’altruisme est une valeur qui s’enseigne tôt. On peut aider et guider ses enfants dans cette voie. Par exemple, il faut donner aux enfants des règles claires et en expliquer le pourquoi. Donner des exemples des conséquences de leurs actions peut aider à rendre les explications plus réelles.

Le jeu de rôle Faire semblant est une pratique que les enfants adorent. On peut ainsi développer les attitudes et les comportements de la gentillesse. On peut, à l’occasion, lui confier la tâche ou la responsabilité d’un autre enfant. Dans les cultures où cette pratique est courante, les enfants manifestent spontanément de la prévenance dans toutes sortes d’autres situations. Certains chercheurs ont d’ailleurs prouvé que les enfants américains étaient moins altruistes que les enfants d’autres cultures. Les enfants qui œuvrent dans certains mouvements et occupent le rôle d’instructeur apprennent ainsi l’altruisme et développent cette attitude. On peut, par exemple, demander à un enfant de montrer à un autre enfant comment partager. Souvent le message passe mieux et les deux seront plus enclins à partager.

Finalement, la meilleure méthode consiste toujours à donner l’exemple, de partager nos biens avec nos enfants, de montrer de l’attention envers nos voisins, d’aider spontanément les personnes qui en ont besoin, en fait, de montrer le comportement que l’on désire les voir adopter.

Notes

1. Voir notre article : 3 à 5 ans : l’âge de l’initiative.

2. Voir notre article : Les alternatives à la punition.

 

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