
L'amour
Marie Bérubé, psychologue
Les
définitions de l’amour abondent... Des chercheurs
se sont de tout temps penchés sur la question,
oubliant parfois de préciser ce dont ils parlaient.
Les plus « sérieux » se sont abstenus,
de peur sans doute de tomber dans le mystérieux,
le non discernable, l’alchimie plus que la chimie,
la religion plutôt que la psychologie.
Si la présence de l’amour, dans une vie,
échappe au contrôle scientifique, tous les
psychologues, tous les psychiatres, tous les médecins
sont cependant à même de constater les effets
dévastateurs de son absence, pouvant même
compromettre, chez un enfant, le développement
dans toutes ses dimensions.
Mais
attention, me direz-vous... vous parlez de la relation
parent-enfant, pas de la relation homme-femme... Erreur,
vous répondrai-je ; il s’agit du même
amour... Mais dans un premier temps, il sera juste et
approprié de différencier l’amour
véritable du sentiment amoureux. S’il est
vrai que la passion a aujourd’hui supplanté
l’amour romantique des contes de fées et
des romans à l'eau de rose, ni l’un ni l’autre
n’ont la durée ni la portée de l’amour.
Si la riche expérience de l’intimité
amoureuse nous libère de l’adolescence, l’amour
quant à lui nous fait évoluer au-delà
de ces limites...
À condition d’accepter de vivre les risques
qu’il comporte, de les choisir, car il y aura sans
aucun doute, le meilleur et le pire... Mais la souffrance
n’accompagne-t-elle pas aussi celui qui choisit
de ne pas choisir ?
LES
SENTIMENTS AMOUREUX
L’amour,
sous son vocable unique, englobe souvent pêle-mêle
une foule de réalités, de sentiments qui,
bien que parfaitement compréhensibles pris individuellement,
laissent perplexes l’amoureux, l’esthète,
le jeune parent et tous ceux qui aiment, à leur
façon, un conjoint, un enfant, un ami, un art,
une profession.
Comment
définir ce terme, qu’on emploie si spontanément,
la bouche pleine de tarte aux fraises, au plus fort de
l’extase orgasmique, en donnant un cadeau à
un enfant, en refusant une demande, en retenant un ami
de faire une bêtise ? L’amour échappe
à la formule simple, lapidaire, exacte. L’amour
échappe à la banalité, au temporel,
au concret... Mais prenons les choses une par une, en
laissant de côté, momentanément, la
tarte aux fraises...
L’amour,
tel qu’on l’évoque la plupart du temps,
réfère au sentiment amoureux, celui des
chansons populaires, des ballades, des romans, à
la passion fulgurante et soudaine du coup de foudre et
de la fête des sens... L’amour insaisissable,
mystérieux... celui que l’on attend avec
impatience, vibrant d’un plaisir anticipé,
celui qui fait peur à cause de l’engagement
qu’il suppose ou de la souffrance qu’on risque...
C’est cet amour-là que l’on connaît
le plus, que l’on désire aussi beaucoup parce
qu’il est fortement associé à l’érotisme,
à l’énergie formidable de la sexualité,
à l’attrait physique et à une sorte
de célébration du plaisir et des désirs
qui ne demandent qu’à être assouvis
de nouveau...
C’est
dans notre jeunesse, bien souvent, que nous découvrons
la passion, avec un étonnement neuf. Nos mains
tremblent, notre cœur bat la chamade, nous avons
des papillons dans l’estomac. Certains en perdent
l’appétit, d’autres engraissent à
vue d’œil. On ne quitte plus le téléphone
de crainte de manquer un appel... Notre énergie
se trouve décuplée ainsi que notre force
de travail. Nous oublions nos amis, nos activités
routinières et, parfois, nous nous comportons de
façon tout à fait insensée. Nos valeurs
se modifient et tout notre entourage se rend compte de
ce qui se passe. Ces choses-là ne se cachent pas,
même si on le voulait. C’est comme si, pour
un certain temps, nos frontières s’évanouissaient,
que nous nous retrouvions dans « l’alliance
nirvanesque » la plus unique au monde et que nous
accédions à un sentiment tout à fait
parfait, jamais éprouvé par personne d’autre...
La solitude s’est évanouie. Elle est hors
conscience. En fait, nous goûtons cette incroyable
richesse qu’est l’intimité, avec soi
et avec l’autre.
Loin de moi l’idée de seulement sourire de
cette explosion de vitalité qu’est la passion.
Seulement, il faut réaliser qu’elle a ses
limites, même si parfois, comme le dit Scott Peck,
c’est elle qui permet (en les piégeant un
peu) que se forment des couples, des mariages, des familles,
au prix parfois de fortes désillusions. Car cette
forme d’amour ne dure pas toujours (contrairement
à ce que laissait entendre le conte de la «
belle au bois dor-mant »).« Heureusement »,
diront peut-être les plus âgés, «
le cœur ne pourrait pas tenir le coup ». Le
quotidien, la routine, le retour de la volonté
de chacun d’exprimer ses idées, ses opinions,
d’affirmer ses besoins décourageront les
plus illusionnés des amoureux.
Lorsque
la passion devient plus tempérée, se pose
vraiment alors la question de l’amour. Car, tomber
amoureux ne se choisit pas. Cela arrive. On ne peut seulement
que choisir de quelle façon on fera face à
ce qui nous advient. Tomber amoureux, renoncer, ou peut-être
aller plus loin. Le sentiment, si on y succombe, prend
alors, sans demander, toute la place. Il donne des ailes,
de l’énergie, une émotion qui rappelle
les effets d’une drogue.
Au
reste, combien chercheront la passion pour vivre cet effet
qui ressemble étrangement à celui procuré
par les drogues. (On a d’ailleurs mis en évidence
certaines modifications neurophysiologiques provoquées
par le sentiment amoureux). Et comme la nouveauté
(l’effet) s’estompe avec le temps, certains
passeront leur vie à se promener d’amour
en amour, pour cette nouveauté, pour le «
feeling », pour le plaisir de la conquête,
et bien souvent en raison de la peur panique que génère
en eux la vraie question, celle de l’engagement.

«
La passion, c’est ressentir profondément.
Mais le fait qu’un sentiment ne soit pas contrôlé
n’implique aucunement qu’il soit plus profond
qu’un sentiment discipliné. »
Scott
Peck
QU'EST-CE
QUE L'AMOUR ?
Comment
le sentiment amoureux pourrait-il être assimilé
au véritable amour ? Nous aimons nos enfants et
pourtant nous ne tombons pas amoureux d’eux. Lorsque
l’illusion romanesque et passionnelle s’évanouit,
nous devons choisir. L’amour authentique, que ce
soit celui du conjoint, d’un ami, ou des enfants,
nous amène sur le véritable territoire vierge
et inconnu : celui de l’engagement, de l’effort,
de l’évolution spirituelle. Celui de notre
propre cheminement et de celui de l’autre. Loin
d’être une perte de frontières, l’amour
est un véritable dépassement de soi, car
il est parfois effort, renoncement, souffrance, mais aussi
évolution, tendresse, amitié, et, pourquoi
pas encore, rencontre amoureuse passionnée.
Certes, le sentiment amoureux, la passion, peuvent survivre
dans l’amour, à la condition cependant de
vouloir fermer la porte à la nouveauté à
tout prix, dans le sens où nous l’entendons
habituellement et à la perte de frontières
quasi-permanente qui, bien qu’agréable, peut
être aussi décevante et frustrante. On peut
alors recréer des moments de rencontre amoureuse,
nourrir la passion, et même découvrir des
aspects nouveaux chez notre partenaire. Évidemment,
cela dépend du temps et des efforts qu’on
veut y consacrer.
Nous voilà revenus à la case départ
: qu’est-ce que l’amour ? Cela restera-t-il
seulement un idéal à regarder, sans pouvoir
y accéder ? Non, bien sûr. Si la perfection
n’est pas de ce monde, nous devons donc accepter
de faire des erreurs, d’être imparfaits de
temps à autre. Nous restons des humains, parfois
égoïstes, possessifs, jaloux. Nous ne sommes
pas toujours à la hauteur de nos prises de conscience.
Réfléchir est une chose, agir est autrement
plus difficile. Mais il faut d’abord réfléchir.
À partir de ce simple moment d’arrêt,
nous aurons peut-être envie d’être courageux,
de vouloir, d’agir pour « élever »
notre relation. Nous accepterons sans doute mieux la souffrance
inévitable qui accompagne le risque pris, celui
d’aimer, celui de perdre, celui de vivre.
AIMONS-NOUS
NOS ENFANTS ?
C’est
en considérant l’amour comme engagement qu’on
peut mieux comprendre comment l’amour véritable
est fondamentalement le même entre homme et femme
qu’entre parent et enfant. C’est aussi en
réfléchissant sur notre relation avec nos
enfants que nous pouvons découvrir la puissance
de cet amour, qui est origine et moteur, source et issue
du développement. Qu’il soit absent ou vienne
à manquer dans la tendre enfance, et toute la panoplie
des névroses, psychoses et troubles caractériels
se déploient parfois dès le plus jeune âge.
Qu’il soit perturbé, égoïste,
immature, et voilà des êtres blessés
qui, à leur tour, auront du mal à s’engager,
à vibrer, à vivre... Car, il n’est
pas si simple de bien aimer ses enfants...
Tout d’abord, cet amour-là est viscéral,
sans séparation, et cela bien au-delà de
l’utérus. Petit à petit cependant,
le bébé affirme sa différence, son
besoin d’indépendance. Le parent doit relâcher
le contrôle, laisser vivre, montrer à son
enfant à penser par lui-même, à prendre
des décisions. Il est triste de constater que,
très souvent, c’est à l’âge
où l’enfant manifeste pour les premières
fois ses désirs et sa volonté que la relation
se détériore. Ces enfants deviennent des
adultes dépressifs et dépendants. Beaucoup
de parents ne donnent leur amour que conditionnellement
à la soumission d’un enfant (ou du conjoint
dans la relation homme-femme) et se retirent affectivement,
aussitôt qu’ils ne peuvent plus contrôler
leur enfant.
Le parent qui aime vraiment se doit de relâcher
progressivement le contrôle, de faire confiance,
de respecter la différence. Un bon parent, idéalement,
soutient l’autonomie et surtout écoute. Parfois,
il intervient, mais sa critique est éclairée,
jamais brutale et sans possibilité de s’expliquer.
À mesure que l’enfant devient un adolescent
et un adulte, le parent respecte les choix de l’autre
et cela doit aller jusqu’à accepter totalement
la séparation. Le petit doit voler de lui-même.
Bien sûr, voilà un manifeste de l’éducation
un peu court et qui fait les « coins ronds »
croyez-vous ! C’est vrai qu’il se limite à
la ligne de conduite pure. Libre à nous de savoir
faire face aux exceptions qui demanderont quelquefois
de la fermeté. Mais, n’oublions pas l’amour
derrière qui pourra tempérer bien des colères...
Car, rappelons-nous que, la plupart du temps, quand un
parent cesse de « taper » ou de « gronder
», ce n’est pas parce que l’enfant a
compris, mais parce que le parent est épuisé.
Aimer ses enfants suppose aussi de se laisser changer
par eux, d’évoluer avec eux. « Les
parents qui refusent le risque de souffrir du changement,
de l’évolution et de l’enseignement
venant de leurs enfants choisissent le chemin de la sénilité,
qu’ils le sachent ou non, et leurs enfants et le
monde les laisseront loin derrière. Savoir écouter
l’enseignement de ses enfants est la meilleure occasion
de donner un sens à ses vieux jours. Il est triste
de remarquer que peu savent la saisir. » (Scott
Peck, p. 169.)
AIMER
SON PARTENAIRE
À
partir de cette très courte réflexion sur
l’amour parental, essayons de transposer ces principes
à notre relation de couple. Combien de nous aimeraient
être l’objet d’un tel respect, d’une
telle écoute, d’un tel engagement ? Le véritable
amour, c’est partager tout cela avec un autre. C’est
moins attendre et désirer être aimé
que d’agir ainsi soi-même envers l’autre.
Comme lorsqu’on aime son enfant, l’amour de
l’autre implique le don de soi. Mais attention,
se sacrifier n’est pas toujours de l’amour,
les mobiles pouvant être tout à fait pathologiques.
(Exemple : faire pitié pour aller chercher de l’admiration
ou se sentir supérieur.) Parfois aimer, c’est
ne pas donner, c’est argumenter, exiger, prendre
des décisions difficiles, mais réfléchies.
Aimer, c’est avant tout désirer que l’autre
soit lui-même, se développe, développe
ses propres aspirations, c’est encourager son autonomie
et son perfectionnement en tant qu’être humain.
Donc, cela demande des efforts, du courage, du travail.
L’amour est davantage de l’action qu’une
émotion ou un sentiment.
Cette action se manifeste surtout dans la capacité
d’écoute : « voir avec les yeux du
cœur », « être sensible à
l’invisible ». Écouter, c’est
donner son attention, laisser loin derrière ses
préjugés, ses partis pris, ses propres besoins
pour tenter de comprendre l’autre de l’intérieur
(écouter un enfant, un ami, un amour, c’est
toujours la même attitude).
Aimer implique donc que la différence entre soi
et l’autre soit admise, reconnue, encouragée.
Les deux doivent toujours continuer de se développer
à l’intérieur de la relation, et aussi
à l’extérieur. Il est amusant de constater,
lorsqu’une union commence, que les amoureux valorisent
intensément le fait qu’ils aient les mêmes
goûts, les mêmes passe-temps, les mêmes
idées, les mêmes valeurs... C’est lorsqu’ils
comprennent que, malgré leurs affinités,
ils sont aussi différents, que surviennent les
premiers désappointements, les premières
chicanes, et beaucoup plus tard le non-respect de l’autre.
Cela est triste. Bien sûr, les différends
font partie d’une relation saine, mais il y a un
monde entre la critique arrogante (« J’ai
raison, tu as tort ») et la critique aidante formulée
en toute humilité. Car, ne rien dire, ne pas s’avancer
peut également être un manquement à
l’amour. Avoir des intérêts différents
n’est pas nécessairement menaçant.
Aimer, c’est laisser vivre.
LA
DÉPENDANCE ET LA SÉCURITÉ
L’amour suppose que l’individu soit entier,
pas la moitié du couple. L’autre ne doit
pas être celui ou celle dont j’ai besoin pour
survivre. À la limite, la dépendance devient
du parasitisme. Les personnes dépendantes sont
incapables de tolérer la solitude. Seules, elles
n’existent plus, perdent pratiquement leur identité.
En amour, ces personnes sont rigides (par exemple, les
rôles ne sont pas interchangeables, ce qui intensifie
la dépendance) et font énormément
de pressions et de menaces voilées ou non, pour
forcer l’attachement. D’ailleurs, n’importe
quel partenaire à la limite peut faire l’affaire,
du moment qu’elles arrivent à se faire prendre
en charge.
Souvent, cette insécurité profonde remonte
à la plus tendre enfance : le manque d’attachement
aux parents n’a pas permis de développer
la confiance en soi, la sécurité et le sentiment
profond d’être digne d’amour. L’enfant
devient alors passif-dépendant et perpétue
les mêmes exigences avec son conjoint et ses propres
enfants plus tard. Il est toujours déçu
et en colère parce qu’il se sent toujours
menacé et abandonné. Les personnes passives-dépendantes
veulent être heureuses, mais sont incapables d’amour
parce qu’indifférentes à tout cheminement
spirituel (le leur, comme celui des autres).énérale
LES RISQUES DE L'AMOUR
L’amour
est donc ce cri dans la nuit qui a reçu une réponse.
Il est donc cette porte qu’on a ouverte en risquant
de souffrir. L’amour est cette aspiration de l’âme
dans les limites de notre finitude. Et le risque...
Aimer,
c’est risquer l’indépendance, celle
de l’autre autant que la nôtre. C’est
risquer de devenir un adulte. Aimer, c’est aussi
risquer de souffrir. Pour éviter cette souffrance,
beaucoup vont renoncer aux enfants, au mariage, à
la sexualité, à l’amitié, aux
réalisations professionnelles. La peur les privera
de tout ce qui donne un sens à l’existence,
à la vie elle-même. Mais tout ce renoncement,
cette inaction, s’appelle aussi solitude et souffrance.
Dans les deux cas, il y aura de la peine.
S’engager dans une relation représente un
grand risque et implique la prise de responsabilités,
que ce soit envers l’autre, les enfants, ou même
la relation. Car l’engagement n’est pas une
garantie de réussite, même s’il contribue
à l’assurer. C’est parce que nous nous
engageons dans notre relation parent-enfant, que la relation
biologique devient une relation psychologique et que l’amour
fou devient vrai et durable avec notre conjoint. C’est
parce qu’il meurt de peur que le névrosé
n’y arrive pas, et parce qu’il ne se sent
pas concerné que le caractériel ne perçoit
nullement la nécessité de s’engager.
Qui aime risque aussi de souffrir de tous ces changements
qui se produiront dans l’évolution de la
relation, des enfants, etc.
Mais qui aime risque aussi de se développer, de
connaître des moments extraordinaires, d’aller
plus loin, plus haut dans sa relation et de construire
l’insaisissable rêve qui habite en chacun
de nous.
L’amour est la trajectoire qui nous propulsera vers
cette connaissance, vers les autres dimensions de notre
âme et la découverte de notre être
spirituel.
CONCLUSION
Les
individus qui ne sont pas réceptifs à l’enseignement
de ceux qui ont réfléchi, qui ont écrit,
enseigné, ne le font même pas de façon
consciente. Ils ne se sentent tout simplement pas concernés.
Accepter de se laisser atteindre par l’évolution
spirituelle, c’est le premier pas, celui qui est
le plus coûteux, le plus difficile, car tout être
pressent le tremblement de terre qui suivra et qu’on
ne pourra plus éviter. Il en va d’ailleurs
de même en thérapie.
À partir d’un certain moment, le processus
est irréversible. On peut regretter le confort
de son inconscience, on ne peut plus jamais y retourner. Et il en va ainsi de notre propre salut, de celui de nos
enfants, des conjoints qu’ils rencontreront et de
l’équilibre de leurs propres enfants...
À CONSULTER
-
Notre article Pour garder la flamme dans le couple.
-
CUERRIER, Jacques et Serge PROVOST. De
l’amour-passion au plein amour, Éditions
Stanké, 1988.
-
PECK,
Scott. Le chemin le moins fréquenté,
Éditions Robert Laffont, Paris, 1987.
- PELLETIER,
Denis. Les îles en nous, Éditions
Québec/Amérique, 1987.
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