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Éducation
AVOIR
UN BÉBÉ OU VIVRE AVEC UN BÉBÉ
Par
Marie
Bérubé ,
psychologue
Beaucoup
de choses ont été dites ou écrites
depuis quelques années, soutenant que le bébé
est une personne. Mais qu’est-ce que cela signifie
? Qu’est-ce que cela change dans notre contact avec
l’enfant ?
Au
cours de ce petit article, nous essaierons de comprendre
cet énoncé et surtout d’inciter le
parent à en tenir compte dans sa manière
d’interagir avec l’enfant.
MATURITÉ
PHYSIQUE ET PSYCHOLOGIQUE DES GÉNITEURS, CONCEPTION
ET GROSSESSE
On
juge l’arbre à ses fruits. Il est évident
que la condition première pour fabriquer un bébé
est de posséder des matériaux de base de
qualité, tant sur le plan physique que psychologique.
Être en bonne santé, c’est être
soi-même constitué de cellules saines et
vivantes ; c’est aussi être maître de
ses pensées et de son affectivité. La vie
émotive est fortement liée à notre
biologie. Elle a un substrat chimique qui, par le biais
de notre système nerveux autonome et de notre système
hormonal, peut amener des réactions physiques très
réelles, pouvant se transmettre au fœtus,
car le placenta ne constitue pas une barrière étanche
à toutes les substances véhiculées
par la circulation sanguine.
Des
expériences en laboratoire ont démontré
que le système nerveux sensoriel du fœtus
mature beaucoup plus tôt que son système
nerveux moteur et que déjà, dans le sein
de sa mère, il peut ressentir dans son corps les
mêmes états que cette dernière, sans
toutefois, bien sûr, en comprendre l’origine
(accélération du rythme cardiaque, stress,
anxiété, rejet). Fumer, par exemple, entraîne
une diminution d’oxygène dans le sang, diminution
qui est responsable d’un certain pourcentage des
mortalités néo-natales et du faible poids
à la naissance. Mais à court terme, cette
diminution d’oxygène entraîne également
une asphyxie partielle, un état de panique chez
le fœtus qui la subit, sans en connaître la
cause. Les origines de la nervosité des bébés
peuvent remonter jusque-là. De nombreuses recherches
tendent à démontrer que dès le sixième
mois de grossesse, et peut-être même avant,
le fœtus possède une vie affective intense.
La plupart de ses sens recueillent déjà
beaucoup d’informations et beaucoup de chercheurs
croient qu’il peut les emmagasiner. La naissance
n’est qu’une étape dans le processus
de développement d’un individu. Bien avant
celle-ci, l’enfant vit, ressent et est en étroite
communication avec sa mère. Bien sûr, sa
conscience est limitée. D’ailleurs, le souvenir
conscient ne sera possible qu’à partir de
l’âge de trois ans environ. Mais qui pourrait
prétendre que ce qui se passe avant trois ans n’a
aucun effet sur le développement ultérieur
de l’enfant. L’affectivité d’une
personne s’enracine profondément dans ses
expériences corporelles et sensorielles. Choisir
de faire un enfant nécessite donc d’harmoniser
le plus possible le milieu biologique, organique et psychologique
dans lequel se développera cet enfant.
Faire
un bébé suppose également l’ouverture
d’esprit face à cet inconnu qui s’imposera.
L’enfant est le produit de l’hérédité
et du milieu. C’est-à-dire qu’il est
d’abord une combinaison unique de gènes,
lesquels vont déterminer, en dehors de tout contrôle,
une partie de ses caractéristiques physiques, intellectuelles
et de son tempérament. L’enfant n’est
pas l’expression d’un rêve que l’on
entretient, une poupée que l’on dorlotera,
une reproduction en miniature de ses parents, reproduction
qu’on imagine améliorée très
souvent.
L’enfant
nous réservera des surprises, qui nous plairont
ou nous dérangeront sans que nous ayons à
nous sentir responsables, ou coupables.
L’enfant, dans une certaine mesure, n’est
pas un « choix ». Il vient avec sa propre
nature et il n’est jamais assimilable au bébé
normal des livres de puériculture.
Il
est étonnant parfois de constater à quel
point les motivations à avoir des enfants sont
irréalistes, voire immatures : pouvoir être
aimé de quelqu’un, raffermir une relation
conjugale, répondre aux pressions sociales, désirer
une certaine conformité, etc.
L’enfant
ne vient pas pour répondre à nos besoins,
ni satisfaire nos désirs ou combler nos déficits.
Mais au contraire, il vient nous demander de lui donner
tout ce qui est essentiel pour se développer :
contact physique, chaleur, protection, respect, stimulation,
nourriture, disponibilité, environnement sain.
Voilà un choix lourd de conséquences, et
un engagement très important.
«
PARTIR » UN BÉBÉ
Dans
l’esprit de plusieurs parents, il faut, dès
le départ, partir un bébé,
le mettre à sa main. Pour d’autres,
il faudra le réussir, ne pas faire d’erreur
ou le gâter, surtout ne pas le traumatiser... De
plus, il faudra qu’il se conforme à la norme
, donc qu’il agisse, mange, dorme, bouge comme un
bon bébé.
Pourquoi considérer ainsi l’enfant comme
un objet, un réveille-matin qui retarde ou avance,
ou comme un gâteau qu’il ne faut pas manquer
? Pourquoi l’obliger à boire à heure
fixe, tromper sa faim en le brassant pendant une heure,
le forcer à vider un biberon, à dormir sur
commande ? Pourquoi mesurer de façon obsessive
la demi-cuillerée à thé de céréales
qu’on lui offre, à reculons, parce que c’était
tellement plus commode la bouteille ? Pourquoi l’empêcher
de pleurer pour se défouler ou s’exprimer
? Pourquoi avoir peur qu’il devienne obèse,
alors qu’il est en pleine croissance et non dénaturé
comme nous avec nos fausses faims ?
Hélas,
beaucoup de bébés sont soumis à la
discipline aveugle de leurs parents. Mais qu’est-ce
que la discipline ? Est-ce une loi qu’on applique
pour ne pas être dérangé ou pour le
bien de l’enfant ? Est-ce coucher bébé
pour qu’il se repose ou pour avoir la paix ? Est-ce
lui refuser des friandises, pour les lui permettre quand
cela fait notre affaire ? Est-ce lui demander d’être
plus raisonnable et plus responsable que nous en sommes
capables ?
Partir
un bébé , c’est se rendre
disponible. C’est faire la part des choses.
Démêler ce qui nous appartient et ce qui
appartient à l’enfant. À qui est le
problème ? C’est chercher dans l’enfant
la réponse, non dans les livres. Un enfant ne se
réduit pas à une description normative d’un
livre de psychologie : il est unique déjà.
C’est à nous de nous accommoder, d’être
souple, de changer... Bien sûr, pour pousser droit,
il a besoin de guides. Il devra recevoir aussi l’amour
inconditionnel.
C’est
durant sa première année de vie qu’il
acquiert sa propre capacité d’aimer et de
faire confiance. Les enfants, privés de soins chaleureux
et compréhensifs, ne pourront jamais être
capables d’aimer. Entre trois et dix ans, il apprendra
à s’estimer lui-même, s’il reçoit
encouragements, valorisation, intérêt, récompenses
et disponibilité. C’est à travers
ses premières expériences, l’acceptation
de ce qu’il est, qu’il parviendra plus tard
à développer son identité et son
propre système de valeurs. Nous n’avons pas
à être déçu d’un enfant
parce qu’il est différent de l’enfant
rêvé...
Finalement,
il faut bien comprendre qu’il ne s’agit nullement
de se retirer, de laisser faire et de permettre à
l’enfant de faire la loi dans la maison. Mais également
qu’une règle doit être réfléchie
et utilisée lorsque la raison pour laquelle on
l’applique est vraiment défendable soit pour
le bien de l’enfant ou pour le nôtre.
Dans
cet esprit, le comportement des futurs parents à
l’égard de leur fœtus est un indice
du genre de parents qu’ils deviendront. Bien sûr
ici, le rôle maternel est à l’avant-plan.
UN
ENSEIGNEMENT DE SAGESSE
En
terminant, j’aimerais citer ce bel enseignement
de Khalil Gibran.
Vos
enfants ne sont pas vos enfants.
Ils
sont les fils et les filles de l’aspiration qu’a
la Vie pour elle-même.
Ils
naissent par vous, mais pas de vous.
Et
quoiqu’ils font route avec vous, ils ne vous appartiennent
pas.
Vous
pouvez leur donner toute votre tendresse, mais pas vos
pensées.
Car
ils ont leurs pensées distinctes.
Vous
pouvez embrasser leur corps, mais pas leur âme.
Car
leur âme s’installe dans la maison de demain,
celle que vous ne pouvez aller voir, même dans vos
rêves.
Vous
pouvez tenter d’être comme eux, mais ne cherchez
pas à les rendre semblables à vous.
Car
la vie ne recule pas, et elle ne flâne pas avec
la veille.
Vous
êtes les arcs qui lancez vos enfants comme des flèches
vivantes.
L’archer
voit la cible dans la perspective de l’infini, et
il vous bande de toute Sa puissance pour que ses flèches
aillent rapidement, à perte de vue.
KHALIL,
Gibran. Le prophète, Éditions de
Mortagne, p. 23–24.

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