Le
monde
de l’enfant qui
va naître
Par
Marie
Bérubé,
psychologue
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Boris
Brott est un chef d’orchestre du Hamilton
Philarmonic Harmony en Ontario. Un jour,
lors d’une entrevue à la radio,
l’animateur lui demanda d’où
il tenait son amour pour la musique. Après
un moment d’hésitation, il
lui dit candidement que la musique faisait
partie de lui bien avant sa naissance. Puis
il s’expliqua à son interlocuteur
intrigué...
Un
jour, il s’est aperçu qu’il
pouvait parfois se passer de partition pour
diriger certaines pièces de musique,
même pour la première fois.
Il dirigeait une œuvre, puis soudain
la partie du violoncelle s’imposait
à lui avant même d’avoir
tourné la page. Il en parla à
sa mère, elle-même violoncelliste.
Lorsqu’il lui apprit de quels morceaux
il était question, le mystère
fut résolu : les pièces que
Brott « connaissait » par cœur
étaient celles que sa mère
préparait pour un concert lorsqu’elle
le portait.
(Cas rapporté par Thomas Verny) |
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Qui
de nous se rappelle avoir eu 2 ans ? Qui se souvient des
émois et des sensations de ses 18 mois, 9 mois,
2 semaines ? Pourtant, malgré le vide de nos souvenirs
conscients, nous sommes tous capables d’admettre
l’importance des premières expériences
de vie du nouveau-né et de la première enfance.
Qu’en
est-il de la vie intra-utérine ?
Depuis une trentaine d’années, l’accouchement
est devenu, avec la sensibilisation de tous, parents,
médecins, personnel hospitalier, une expérience
enrichissante pour la mère et pour l’enfant,
à travers un accueil moins traumatisant, empreint
de chaleur et de douceur. Bien qu’il reste encore
des pas à accomplir dans le sens du respect pour
cet être vivant, ressentant et actif dans le processus
de sa naissance, de ses premiers moments, de ses premières
années, un progrès énorme a été
réalisé dans l’étude du développement
psychique du nourrisson et, maintenant, du fœtus.
Il semble que, dans les vastes étendues de notre
inconscient, soient aussi emmagasinés des souvenirs
du corps maternel.
Souvenirs
de la vie intra-utérine
Le système nerveux du fœtus, au dernier trimestre
de la grossesse, est suffisamment développé
pour recueillir des impressions sensorielles. Le bébé
ressent. D’ailleurs, la vie est souvent possible
même si la grossesse n’est pas menée
à terme. Des psychiatres, des médecins et
des psychologues se sont penchés sur l’interprétation
de certains rêves adultes, sur des réflexions
obtenues sous hypnose, sur certaines expériences
bizarres, sur la corroboration des faits découverts
ainsi par les parents, ou les notes au dossier médical.
Ainsi, certains chercheurs affirment-ils que, tout au
fond de notre inconscient, subsistent des souvenirs de
la vie intra-utérine (voir encadré).
Certes, il s’agit d’un domaine de la recherche
très délicat. Certaines données relèvent
de l’intuition, d’autres sont le fruit de
recherches scientifiques rigoureuses. Ce qui est intéressant
toutefois, c’est l’ouverture d’esprit
de ces hommes de science qui osent maintenant parler de
ces choses indémontrables que sont l’amour,
la relation à l’enfant, l’acceptation
de cet enfant, les liens de communication qui peuvent
exister entre la mère, le père et le bébé
à naître.
La naissance marque une étape très importante
et décisive dans la vie de l’enfant. Mais
bien avant ce moment, la vie individuelle a débuté.
Le fœtus acquiert, avec les semaines de la grossesse,
de plus en plus d’habiletés et même
certaines habitudes très personnelles. Il se perfectionne
sur tous les plans et son système nerveux se complexifie
à un tel point que déjà, à
la naissance, il possède un certain bagage de connaissances,
d’expériences, dont certaines influenceront
positivement son développement, et d’autres,
au contraire, agiront négativement.
L’expérimentation
active du fœtus
Les recherches, à ce jour, indiquent que le fœtus,
dès le sixième mois de la grossesse, a une
vie affective intense. En fait, toutes les structures
nerveuses nécessaires pour éprouver certaines
expériences sont présentes. Aussi dépourvu
que semble un bébé à sa naissance,
très tôt il commence, ou plutôt continue,
à se développer. Ce qu’on ne pouvait
pas soupçonner jusqu’à un passé
récent, c’est que déjà, le
jour de sa naissance, il avait appris et vécu beaucoup
de choses.
Tous ses sens sont fonctionnels, il développe déjà
des habitudes, il est actif dans le processus de sa croissance
et aussi de sa naissance. Au moment de sa naissance, le
bébé « reconnaît » la
voix maternelle. Très tôt dans sa vie intra-utérine,
l’ouïe se développe. Toute femme aura
remarqué, dès qu’elle peut sentir
les mouvements de son enfant, que ce dernier bouge ou
sursaute lors de bruits violents.
Toute la grossesse est ponctuée des battements
du cœur de sa mère, des autres bruits digestifs,
accentués par le milieu liquide dans lequel il
flotte. Une bande sonore de battements cardiaques dans
une pouponnière a eu les résultats suivants
: les enfants se nourrissaient, dormaient, respiraient
mieux, pleuraient moins. Ce son avait été
associé à la sécurité et avait
sur eux un effet rassurant, qui avait persisté
après la naissance.
Il en va de même pour les voix maternelle et paternelle,
la musique, les chansons qu’on fait entendre au
fœtus avant qu’il naisse, préparant
déjà la relation qu’on aura avec lui,
et nous donnant des moyens de lui donner de la sécurité.
C’est aussi le cas pour le goût et l’odorat.
Quand on injecte des saveurs sucrées ou amères
dans le liquide amniotique, l’échographie
nous permet de constater que le fœtus est capable
d’exprimer par sa mimique s’il apprécie
ou non. À la naissance, il est également
capable de reconnaître certaines odeurs (sensibilité
accrue en présence du liquide amniotique, du lait
maternel, ou de la peau de sa mère).
On a remarqué que le bébé, dans l’utérus,
est sensible à la position verticale ou horizontale
de sa mère. Il a tendance à adopter son
rythme. Ainsi, l’enfant d’une mère
très matinale aura tendance, après sa naissance,
à s’éveiller tôt le matin et
inversement si sa mère avait l’habitude de
faire la grasse matinée lorsqu’elle le portait.
Au moment de la naissance enfin, l’enfant s’aide
et ajoute ses efforts au travail des contractions. L’accouchement
d’un bébé mort-né est en effet
beaucoup plus long et plus difficile que celui d’un
enfant bien vivant.
Le
développement psychique du fœtus
C’est par nos sens que nous captons les informations
de notre environnement, par nos cellules nerveuses que
nous les interprétons et finalement que nous réagissons.
Quand le système nerveux du fœtus se développe,
il y a un décalage entre la maturation des cellules
nerveuses motrices (permettant les mouvements volontaires)
et celle des cellules nerveuses sensorielles (celles qui
transmettent les informations au cerveau), ces dernières
maturant beaucoup plus tôt. La myélinisation
des cellules motrices, celles qui permettront de prendre,
de parler, de marcher, termineront leur développement
plusieurs mois après la naissance. Mais malgré
son incompétence à s’exprimer, l’enfant
peut recevoir et emmagasiner dans son cerveau les informations
sensorielles qui lui parviennent.
C’est en analysant les rêves de nombreux adultes
que les chercheurs en sont venus à remarquer certaines
constances. Par exemple, beaucoup de claustrophobes (anxiété
intense dans les endroits étroits) partagent l’expérience
d’une naissance difficile avec problèmes
respiratoires, utilisation de forceps, travail long et
pénible. Ils rapportent souvent des rêves
ayant pour thèmes la séquestration, la sensation
d’étouffement et d’une libération
difficile. Au contraire, les personnes agoraphobes (peur
dans les grands espaces découverts, panique dans
la foule et parfois désir de se retrouver en sécurité
dans son lit, par exemple) ont souvent vécu une
naissance prématurée alors que, ni physiquement
ni psychologiquement, ils n’étaient prêts.
Le monde apparaît alors comme trop grand et menaçant.
On peut souvent interpréter leurs symptômes
et leurs rêves comme un désir de retour au
sein maternel.
Même une naissance normale peut laisser des marques,
et de plus en plus, on croit que les expériences
désagréables de la grossesse (chute, maladie,
dépression ou anxiété marquée)
peuvent laisser derrière elles des sensations importantes,
dont l’inconscient garde la mémoire, et qui
réapparaissent symboliquement dans les rêves.
Les
émotions du fœtus
Un nouveau-né et généralement tous
les enfants sont sensibles aux états d’âme
de leurs parents. Par exemple, on remarque qu’un
bébé au sein boit mal et manifeste son inconfort
par une mauvaise digestion, si sa mère est nerveuse,
stressée, quand elle allaite. De la même
façon, les enfants ressentent la tension dans la
maison, ou l’énervement des parents, et cela
transparaît dans leur comportement par de l’agitation
ou autrement. Pourquoi en serait-il autrement pour le
fœtus, si intimement « lié » à
sa mère ?
Des recherches très sérieuses ont démontré
que l’anxiété se traduit par une décharge
importante de catécholamines dans le sang. Ces
substances ne sont pas arrêtées par le placenta
et vont directement dans la circulation du fœtus,
provoquant chez lui les mêmes symptômes que
chez la mère : accélération du rythme
cardiaque, agitation. Si la situation perdure, on est
à même de penser que des conséquences
à long terme seront possibles même après
la naissance. Le fœtus est directement branché
sur les émotions de sa mère parce que premièrement,
les émotions ont un substrat chimique, hormonal
qui passe dans le sang, et deuxièmement, il ressent,
comme le nourrisson, par sensibilité, les états
d’âme de sa mère. L’alcool, la
nicotine, les médicaments ont le même effet,
puisque le placenta ne les arrête pas. Par exemple,
la nicotine prive d’oxygène le fœtus
qui éprouve alors une sensation d’étouffement,
d’anxiété, sans pouvoir en identifier
la cause.
De plus en plus, on croit aussi qu’il est possible
que notre personnalité influence l’enfant
qu’il sera puisqu’il subit, sans les comprendre,
nos attitudes et sentiments à son égard.
Désirer
ou non un enfant
Quand une grossesse est non désirée, consciemment
ou non, est-il possible que l’enfant puisse le ressentir
? Dans La vie secrète de l’enfant avant sa
naissance, Thomas Verny et John Kelly rapportent une recherche
portant sur 141 femmes réalisée par Gerhard
Rottmann qui permet de constater le bien-fondé
de cette hypothèse voulant que le fœtus soit
capable de distinctions émotives. Il a divisé
les femmes en 4 groupes :
-
Les « mères idéales ». Ces
femmes manifestaient un désir conscient et inconscient
(mesurable par un test) de leur enfant. Elles ont eu
les grossesses les plus faciles. Les bébés,
quant à eux, n’ont présenté
aucun problème, ni physique, ni psychologique.
Ils étaient en santé.
-
Les mères présentant une double attitude
négative (refus conscient et inconscient de l’enfant,
mesuré par le test de Rottmann) ont vécu
de graves problèmes de santé pendant la
grossesse. Il y a eu plusieurs prématurés,
des enfants de faible poids et très tôt,
présence de problèmes affectifs.
-
Les mères ambivalentes (heureuses consciemment
de leur grossesse, mais hésitantes au test) quant
à elles ont donné naissance à des
enfants qui ont perçu, semble-t-il, l’hésitation.
C’est dans ce groupe qu’on a détecté
le plus de problèmes gastro-intestinaux et de
problèmes de comportement.
-
Le quatrième groupe, que Rottmann a appelé
« mères indifférentes » (non-désir
d’enfant conscient, mais test indiquant le contraire),
a mis au monde en majorité des bébés
léthargiques, passifs, apathiques.
Une
autre observation du docteur Verny laisse supposer qu’un
bébé peut refuser le sein maternel s’il
a ressenti un rejet de sa mère pendant sa vie intra-utérine.
Certes, ces nouvelles avenues sont passionnantes. Elles
doivent encourager les futures mamans à être
vigilantes et aimantes dès les premiers instants
de la vie, car qui sait ? Il ne faut pas cependant que
la responsabilité qui leur échoit les écrase.
L’enfant a probablement aussi beaucoup de ressources
positives. Il faut lui faire confiance. Nous parlons ici
de cas extrêmes.
Dans les faits, plusieurs grossesses, non désirées
au départ, se transforment dans un désir
sincère de l’enfant. Neuf mois de préparation
transforment non seulement le corps, mais aussi l’esprit.
Il arrive aussi fréquemment que de graves problèmes
psychologiques s’estompent d’eux-mêmes
pendant la grossesse. La nature est forte et apporte son
concours. Mais la conscience, éveillée par
ces nouvelles avenues scientifiques, rend encore plus
palpitant le miracle de la vie.
Pour
en savoir davantage
VERNY, Thomas et John KELLY. La vie secrète de
l’enfant avant sa naissance, France Loisirs, Grasset
et Fasquelle, 1982, 270 pages.
MARTINO, Bernard. Le bébé est une personne,
France Loisirs, Éditions Balland, 1985, 269 pages.
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