Le
lâcher prise
Marie
Bérubé, psychologue

Voici
une petite histoire que vous connaissez peut-être
et qui illustre bien le propos de cet article. On raconte
que dans la forêt équatoriale, un chasseur
trappait le singe. Il connaissait bien un de ses travers,
ce qui lui permettait de l’attraper vivant et sans
la moindre blessure. Après avoir coupé le
bout d’une grosse courge, après l’avoir
vidée de son contenu et remplie d’une poignée
de riz, il la fixait solidement à un arbre. Le
singe, attiré par la nourriture, arrivait et y
plongeait la main pour saisir le riz. L’ouverture,
juste assez grande pour laisser entrer sa main vide, ne
lui permettait plus de retirer sa main gonflée
par le riz. Refusant de renoncer à son butin, il
restait là, prisonnier, assez longtemps pour permettre
au chasseur de le prendre tout doucement.
Pourtant,
direz-vous, il n'avait qu'à laisser la nourriture
là et préserver ainsi sa liberté.
Cet exemple illustre bien toute la difficulté du
lâcher prise dont nous allons maintenant parler.
En fait, lâcher prise fait appel à la flexibilité
et à la capacité à faire des deuils.
Ce
qu'est le lâcher prise
Ce
concept peut s’expliquer et s’appliquer de
bien des façons. Une manière très
simple de l’apprivoiser consiste à l’opposer
à son contraire : le contrôle. Tous,
à des degrés divers, nous aimons bien avoir
le contrôle, que ce soit sur notre travail ou des
parties de celui-ci, sur notre vie personnelle, sur nos
émotions, sur les autres peut-être. Nous
aimerions bien parfois avoir le contrôle sur des
événements qui, justement, sont hors de
notre contrôle. Lorsque nous réalisons que
nous ne pouvons changer ni les événements
ni les autres et que nous pouvons seulement changer notre
façon de les percevoir, nous sommes dans le lâcher
prise. Nous nous donnons alors une chance de vivre moins
de stress. De la même façon, lorsque nous
modifions notre action pour arriver à un résultat,
nous faisons preuve de flexibilité et de notre
habileté à décrocher d’une
conduite stérile.
Dans
tous les événements qui nous arrivent, il
est important de faire la différence entre ce que
nous pouvons contrôler, ce que nous pouvons influencer
et ce que nous ne pouvons ni contrôler, ni influencer.
Faire une distinction entre les trois est sans doute une
première étape dans le lâcher prise.
Le lâcher prise et les objectifs
Est-ce
à dire que lâcher prise implique de renoncer
à nos buts, à nos objectifs ? Pas nécessairement.
Lâcher prise, dans l’immédiat, peut
être parfaitement compatible avec l’action,
mais impliquera parfois une action différente ou
différée. Prenons un exemple simple qui
permettra de mieux comprendre. Il vous est sans doute
déjà arrivé d’avoir un nom
sur le bout de la langue et de vous acharner pendant de
longues minutes pour le retrouver, mais en vain. On dirait
que plus vous faites des efforts, moins vous vous en souvenez.
Puis, vous passez à autre chose, vous lâchez
prise sur votre recherche. Soudain, le nom recherché
arrive de lui-même et sans aucun effort.
Penser
de façon obsessive à un problème
est la plupart du temps complètement inefficace
et ne le règle surtout pas. Au contraire, s’en
détacher provisoirement peut permettre à
notre cerveau de faire émerger certaines solutions
et surtout de laisser la place à l’originalité
et la créativité.
Un
acte de confiance
Pourquoi
trouvons-nous si difficile de laisser aller notre besoin
de contrôle ? Parce que nous nions ou parce que
nous sommes très peu conscient des peurs liées
à l’absence de contrôle. Par exemple,
on peut craindre des autres qu’ils nous dominent,
avoir peur de se tromper, peur de ne pas être adéquat,
peur de manquer de quelque chose. Plus on cherche à
contrôler, que ce soit les collègues, le
conjoint, ses enfants, une manière de faire les
choses, l’opinion des autres ou même son apparence,
plus cela est signe d’insécurité et
moins on lâche prise. Lâcher prise est
un acte de confiance. Cela nécessite l’acceptation
de nos limites, la reconnaissance des autres dans leurs
différences et la capacité de faire avec
ce qui est dans le présent (voir encadré).
La tentation est grande toutefois de refuser ce qui n’est
pas conforme à nos désirs. Le besoin de
contrôle nous fait nous acharner sur ce qui aurait
pu être ou ce qui devrait être
et oublier ce qui est présentement.
Des
moyens de lâcher prise
Comment
peut-on s’y prendre pour développer la capacité
à lâcher prise ? De plusieurs façons.
Mais la première et la plus importante n’en
demeure pas moins la prise de conscience. Devenir conscient
de nos émotions face à ce qui arrive. Devenir
également conscient de l’absurdité
du contrôle sur ce qu’on ne peut ni changer
ni influencer. Devenir conscient de toute la perte d’énergie
et de bien-être que représentent le perfectionnisme
et l’acharnement.
Par
exemple, vous partez en voyage à l’étranger
dans l’intention bien précise d’en
profiter pour faire de la photographie, une de vos passions.
Dès votre arrivée, votre appareil ne fonctionne
plus. Il est impossible de le faire réparer sur
place ou de s’en procurer un autre. Entretenir en
vous la frustration, la colère, le dépit
par rapport à cette contrariété peut
gaspiller vos vacances et ne corrigera en rien la situation.
Alors, ne vaut-il pas mieux recadrer cette situation ?
Vous dire, par exemple, que vous pouvez peut-être
profiter autrement des belles images qui s’offrent
à vous ? Peut-être serez-vous plus sensible
aux brochures, aux cartes postales, aux vidéos
que vous pourrez vous procurer ? Peut-être ne pas
être embarrassé d’un attirail de photographe
vous permettra-t-il de faire des activités différentes
? Peut-être que de couper court à ces pensées
moroses vous permettra-t-il de ne pas rater vos vacances
et, la prochaine fois, de partir avec un plan B : une
deuxième caméra ou, tout simplement, un
appareil photo jetable ?
Les
deuils à faire
Simple
logique, direz-vous, mais comment se fait-il que ce simple
comportement soit parfois si pénible à faire
? C’est là qu’intervient la stratégie
suivante qui est essentielle, soit celle d'accepter
de faire le deuil de quelque chose auquel nous tenons.
Ce qui a empêché notre petit singe du début
de lâcher prise quant à son désir
d’obtenir le riz, c’est son incapacité
à faire ce deuil. Il croit qu’ouvrir sa main
lui fera perdre la nourriture, mais il ignore qu’il
n’a pas besoin de faire le deuil du riz, seulement
d’une stratégie inefficace et qui menace
même sa liberté.
Combien
de fois, tout comme lui, nous répétons un
comportement stérile. Pensons à toutes les
fois où nous refaisons la même intervention
avec un enfant, un conjoint, un ami, un collègue,
intervention qui ne donne pas les résultats escomptés,
mais que nous répétons inlassablement, contre
toute logique, en pure perte, récoltant à
chaque fois la même déception. Nous pourrions
comparer cela à une mouche prisonnière dans
la maison et qui cherche à sortir. En voyant la
lumière de la fenêtre, elle fonce vers la
liberté, mais se frappe dans la vitre. Elle pourra
répéter cette stratégie pendant des
heures, jusqu’à l’épuisement
et même la mort, même si ce moyen est complètement
inefficace.
Lâcher
prise implique parfois de faire le deuil d’une croyance,
les il faut, les je dois appris, conditionnés
et inefficaces quant au résultat. Par exemple :
il faut que tout soit parfait. - Tout doit
toujours fonctionner comme je le veux. - Je dois
tout faire moi-même.
D’autre
fois, c’est du résultat qu’il conviendra
de faire le deuil puisqu’il n’est pas entièrement
sous notre contrôle (par exemple, les résultats
scolaires de notre enfant ou l’ordre dans sa chambre).
Certains auraient intérêt à faire
le deuil de leur passé, de leurs épreuves,
de leurs problèmes, puisqu’on ne peut changer
le passé et que le ressasser inlassablement nous
empêche de profiter du moment présent. Certains
traînent avec eux, pendant des années, des
deuils et refusent de tourner la page, minant ainsi leur
propre moral et celui des autres.
Les
deuils à faire sont multiples, que l’on songe
à toutes les idées irréalistes que
nous entretenons sur nous-même (vouloir être
apprécié de tous, par exemple, ou vouloir
que tout le monde autour de nous soit bien), sur les autres
(souhaiter que son conjoint ou son collègue de
travail ait un caractère différent), sur
le travail, etc. Pardonner est aussi une façon
de lâcher prise.
La
première question à nous poser, donc, pour
comprendre pourquoi nous avons autant de difficulté
à lâcher prise dans certaines situations,
c'est la suivante : de quoi dois-je faire le deuil
? Il y a bien évidemment des deuils plus difficiles
à faire que d'autres, comme le deuil d'une valeur
importante à nos yeux. Par exemple, l'infirmière
qui devrait faire le deuil du temps qu’elle peut
passer avec un client en raison d’une réorganisation
d’un plan de soin, et qui a comme valeur importante
la relation qu’elle établit avec le client,
trouvera très difficile de faire le deuil de cette
partie de son travail. Pour elle, ce serait presque se
renier elle-même, renier sa mission. Nous pouvons
comprendre alors l’énorme résistance
qu’elle développera, résistance qui
pourra aller jusqu’à se chercher un milieu
de travail plus satisfaisant qui respecte sa valeur. À
moins qu'elle ne change le processus de vérification
de cette même valeur, c'est-à-dire sa façon
de vérifier sa valeur.
Lâcher
prise implique donc parfois de nous changer nous-même
ou de nous accepter avec nos limites, nos valeurs, ce
qui nous permet d’accepter les autres bien plus
aisément. Le cerveau humain est très complexe
et capable de grandes choses, à condition que nous
développions sa grande flexibilité.
Être
flexible, c’est accepter de lâcher prise si
les moyens que nous utilisons ne fonctionnent pas; c’est
aussi essayer autre chose, une autre stratégie.
C’est aussi nous mettre en recherche active de d’autres
moyens pour arriver à nos fins. C'est accepter
de laisser aller un certain contrôle.

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| Un
déclencheur du lâcher prise
Voici
un truc qui semble facile, mais qui
demande un peu de pratique. C’est
un excellent déclencheur du
lâcher prise. Il s’agit
de vivre le moment présent.
Cela nous fait automatiquement couper
court aux pensées parasites,
qu’elles concernent le passé,
l’avenir, les problèmes,
les faux buts et les mauvais moyens.
Ici et maintenant libère,
permet de décrocher et d’être
sensible aux alternatives. Trouvez
un moyen qui vous permette d’être
dans le moment présent. Pourquoi
ne pas vous mettre à la photo
pour vous forcer à regarder
ou à l'observation des oiseaux
ou des papillons ou au jardinage ?
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