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Réflexion

Les valeurs qu’on transmet à nos enfants

Par Marie Bérubé, psychologue

Vous êtes-vous déjà interrogé sur vos valeurs et aussi sur celles qui, plus tard, guideront les décisions et les actes de vos enfants devenus adultes ? Bâtiront-ils une société à l’image des leçons de vie que nous leur donnons ? À l’image de la société que nous leur avons construite et que nous continuons d’édifier ? Nous savons tous parler de nourriture psychologique. Ne serait-ce qu’un mot, sur lequel tous s’empressent d’acquiescer, le regard brillant par la perspective de l’idéal inaccessible ? Ne serait-ce qu’un consensus intelligent et intellectuel, comme si la pensée logique équivalait à un comportement conséquent ? Ne serait-ce qu’un rond de fumée dont on parle avec flamme et qui s’est volatilisé subitement sans même qu’on le regrette.

DE QUOI SE NOURRISSENT NOS ENFANTS

Ces réflexions me sont venues en constatant, presque avec horreur, de quoi se nourrissent non seulement mes enfants, mais la plupart de tous les autres, les vôtres aussi sans doute, à l’occasion. Car, après 5–6 ans, la famille a beaucoup moins d’emprise sur eux. Déjà les stéréotypes sexuels se modèlent sur ceux des amis, dont les enfants s’empressent d’imiter le langage et les comportements. Déjà certaines pressions sociales s’exercent sur eux : ils désirent les mêmes bicyclettes, les mêmes vêtements griffés ou sexy, les mêmes motos, les mêmes expériences, les mêmes ordinateurs et, bien sûr, écouter les mêmes programmes à la télévision. Et ils se sentent victimes d’injustice si, dans un accès courageux de fermeté, nous leur refusons « le droit légitime » de partager l’expérience avec leurs copains, dont l’amitié augmente, étrangement, avec la mémoire de leur ordinateur.
Et quand, victimes de leurs supplications, nous cédons, nous nous inquiétons soudain des conséquences à long terme d’un tel lavage de cerveau.

Comment pourront-ils accepter les difficultés inhérentes à la vie adulte, s’ils n’ont pas eu droit aussi aux contraintes familiales ?

QUE RÉSERVE L’AVENIR ?

De quelles valeurs nourrissons-nous nos enfants ? Certains parents, hélas, ne souffrent pas de se poser ces questions, trop heureux d’avoir la paix pendant que leur progéniture de tout âge s’avachit, pâle et inactive, devant le poste de télévision ou l’écran de l’ordinateur, pendant que les enfants frémissent de plaisir devant le sang répandu des centaines de milliers de meurtres auxquels ils assisteront durant 15–20 ans, paisiblement, en sirotant quelque liqueur douce et en répandant les miettes de leurs biscuits ; pendant qu’ils apprennent par cœur comment les adultes aiment, dans le chassé-croisé des relations amoureuses extra-conjugales ; pendant qu’ils constatent que la moindre frustration s’exprime dans un langage grossier et ordurier, irrespectueux et violent ; pendant que le sport devient une vraie tuerie où les instincts les plus bas ont droit d’expression (d’ailleurs, il semble qu’une partie de hockey sans bataille soit aussi sans intérêt) ; pendant qu’ils apprendront, avant toute chose, les perversions du sexe avant de connaître la normalité de son expression. Que livre la société aux enfants ? Un monde misérable où les adultes sont frustrés, immatures, perturbés, animés par des valeurs matérielles et sans profondeur. Un monde qui a parfois perdu le nord, éclaté, à la recherche de sensations fortes, désabusé et se réclamant de liberté à saveur d’anarchie.

Que deviendront ces enfants qui ne connaissent pas l’effort, qui n’ont d’autre culture que la radio poubelle, Britney Spears et les humoristes se vautrant dans la scatologie et les rires gras ? Qui croient facilement que l’humour s’exprime dans le fait de ridiculiser autrui ? Qui sont déjà machos ou vamps, violents, intolérants, racistes... qui ne sont déjà plus des enfants à 7 ou 8 ans ? Quelle sorte de monde leur offrons-nous ? Et surtout comment éviter tout cela ?

EST-IL TROP TARD ?

Un peu comme pour la couche d’ozone, j’ai bien peur qu’il soit très tard. Et la solution n’est sans doute pas non plus de se retirer du monde actuel...
Où et comment trouver la fermeté pour enseigner et transmettre à nos enfants notre idéal de vie ? Que permettre, que refuser ? Quel effort exiger d’eux ? Comment résister à la pression de la facilité ?

Je pense que tous les adultes doivent d’abord faire leur propre examen de conscience. D’abord prendre conscience du monde qu’offre la T.V. et le cinéma, de la négligence et du déséquilibre en termes de formation véhiculée par les jeux vidéo dont beaucoup d’enfants abusent. De la facilité dans laquelle beaucoup d’enfants sont élevés (trop de luxe, trop d’argent, trop de cadeaux, trop peu d’efforts) qui les préparent bien peu à devenir des adultes. Comment pourront-ils accepter les difficultés inhérentes à la vie adulte, les deuils, les épreuves, les revers, s’ils n’ont pas eu droit aussi aux contraintes familiales.

Déjà à l’école se pointent souvent les difficultés : certains enfants sont incapables de supporter la compétition, de n’être pas le meilleur, d’accepter les règles, de vivre des échecs ou même de s’occuper de leurs propres effets personnels. D’autres ne peuvent régler leurs différends qu’à coups de pieds et de poings. Certains autres ne sont heureux que lorsqu’ils ont réussi à « planter » un autre enfant plus faible, en le harcelant et en le ridiculisant.
Déjà, dès la puberté, la plupart des enfants se cherchent un chum ou une blonde et ont plusieurs expériences sexuelles très diversifiées. L’expérience clinique peut démontrer que de telles expériences, vécues trop tôt ou pour de mauvaises raisons, font des adultes froids et détachés, incapables par la suite de relier sexualité et sentiment amoureux. De quoi donner froid dans le dos et garantir une clientèle fort souffrante aux sexologues de demain…

Et ceux qui ne tentent pas l’expérience se croient infirmes ou se font pointer du doigt quand ils ne se font pas traiter d’homosexuels. Les souffre-douleur développent parfois des peurs exagérées, du stress, des tics, de l’insomnie, et la haine de l’autobus ou de la cour d’école, car rares sont les enfants qui ont la capacité psychologique de s’en sortir sans aide et sans perte d’estime d’eux-mêmes.

EXERCER NOTRE RÔLE PARENTAL

Mais quelle sorte de société sommes-nous ? Comment exercer notre rôle parental ? Hélas, je n’ai pas de solution toute faite. Et mon cri sort tout droit de mon expérience personnelle, mais est aussi, j’en suis sûre, l’expression de celle de beaucoup d’autres. Ils sont bien loin les rêves où nous croyions, naïvement sans doute, la volonté et l’amour tout-puissants, et les enfants dociles devant la beauté si évidente et si harmonieuse de la nature, de la musique, des arts et de certains êtres...

Communiquer me semble le seul moyen pour apprendre à vivre sa vie sans s’isoler ou partir en guerre... Communiquer et offrir de la beauté. Communiquer, et parfois, d’autorité, interdire. Que les enfants comprennent ou pas, n’avons-nous pas le devoir d’en faire des hommes et des femmes responsables ? Un peu comme nous mettons inlassablement dans leur assiette les nutriments indispensables, en exigeant avec fermeté qu’ils en goûtent au moins un peu, un peu comme nous leur refusons la collation trop sucrée et n’achetons plus à l’épicerie les poisons qu’ils convoitent tant ; aimer peut aller parfois jusqu’à faire pleurer ou choquer. Ce n’est pas facile. Jamais. Et vous, quel programme écoutez-vous à la télévision quand les enfants sont couchés?

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